Comment Carla est entrée dans mon écriture

En 2018, j’appartenais à Carré sur Seine, une association de Boulogne-Billancourt dont la mission est de promouvoir le travail des artistes contemporains à travers des rencontres avec des experts et des collectionneurs.

C’est lors d’un Écoutez Voir que j’ai découvert Carla Querejeta Roca.
Je me souviens de cette jeune femme toute menue présentant son travail. J’ai été touchée, émue par sa manière d’approcher la matière, les formes, les volumes, les couleurs.

En rentrant chez moi, j’ai écrit d’un trait un paragraphe pour Cerise au Soleil. Le travail de Carla venait d’entrer dans celui de Rosalie, l’un de mes personnages.

Je ne savais pas encore que cette rencontre allait accompagner trois de mes romans.

De Carla à Rosalie

Dans Cerise au Soleil, Rosalie est une femme d’une soixantaine d’années qui, après une vie professionnelle dans la communication et l’événementiel, se consacre à sa passion : peindre.

Pour donner corps à son travail, les œuvres de Carla se sont imposées à moi.

J’avais été frappée par sa façon de travailler la matière et l’espace, de déchirer, superposer, faire surgir des volumes, mais aussi par ce bleu pâle si singulier qui traverse le blanc. J’écrivais alors :

Ses couleurs n’en sont pas. Elles ressemblent plus à une matière épaisse et puissante qu’elle appose à la brosse et qui explose à nos yeux. Son bleu pâle original porte une force d’attraction irrésistible.

Carla a découvert ces lignes et a accepté que je prête à Rosalie quelque chose de son univers artistique.

Lorsque j’ai ensuite eu envie de raconter l’histoire de Rosalie dans Libérer les Secrets, elle m’a généreusement permis d’aller plus loin.

J’ai parfois décrit des pièces précises. D’autres fois, j’ai repris sa manière, si personnelle et tellement vivante, de sentir et d’approcher la matière et l’espace.

Il ne s’agissait pas de faire de Rosalie un double de Carla. Mon personnage gardait son âge, son histoire, ses blessures, son chemin.

Mais Carla m’offrait une liberté de création dont je lui suis encore reconnaissante.

Une œuvre monumentale dans Libérer les Secrets

Je me souvenais notamment d’une œuvre réalisée par Carla en 2017 : les murs d’un bureau entièrement investis par son travail.

Lorsque j’en avais découvert la réalisation à travers une vidéo, j’avais été saisie par le contraste entre cette jeune femme toute menue et l’ampleur de son geste.

Elle osait le monumental.

J’avais ressenti sa puissance de création, sa liberté, sa maîtrise technique, mais aussi son engagement physique.

Cette œuvre est devenue celle que Rosalie fait découvrir à Esperanza dans le prologue de Libérer les Secrets.

Et c’est là qu’une autre histoire a commencé : celle de la réécriture.

Une scène, deux versions

J’avais d’abord écrit ce passage d’une certaine manière.

Carla l’avait lu. Elle l’aimait. Moi aussi.

Puis une bêta-lectrice m’a conseillé de le reprendre.

Je l’ai fait et j’ai proposé la nouvelle version à Carla, qui l’a acceptée. C’est celle que vous pouvez lire aujourd’hui dans le prologue de Libérer les Secrets.

Mais je vous propose de découvrir les deux.

Première version — non publiée

Devant les panneaux de bois brut recouvrant l’ensemble des murs, Esperanza est ébahie par la profusion qui explose à sa vue. Des tasseaux et planches de contre-plaqués de bois clairs, mélange d’essences différentes, bouleau et peuplier, superposés par endroit, déchirés à d’autres laissent apparaître des veines du bois ainsi que lignes, épaisseurs, fibres. Des trouées aux formes variées, irrégulières révèlent le mur blanc derrière. Cette boiserie foisonnante ouvre à quelque chose qui est à la fois dehors et dedans.
Dans ces immeubles anciens se trouvent habituellement, quand elles n’ont pas été détruites, des peintures XIXème encadrées de moulures associées à un plafond à rosace. Les codes sont là mais détournés. Une ligne noire court le long des murs formant des troncs, des branches, des feuillages et des figures abstraites hachurées ou remplies à grands traits. On ressent le grouillement de la vie animale et végétale.
L’ensemble laisse transparaître le bois brut… La matière réelle sublimée. Le vert cru à l’intérieur des feuilles renforce l’aspect végétal. Quelques traits ocres ou bruns dirigent les troncs. Les taches blanches des trouées impriment une légèreté et un rythme à l’ensemble. Les hachis noirs arrêtent l’œil et développent l’aspect touffu. Des aplats bleu pâle, ce bleu si singulier — spécifique à Rosalie car traversé de blanc dans la matière — donnent un air printanier, guilleret à la pièce.
Esperanza retrouve une sensation vécue il y a quelques années lors d’un voyage en Amazonie. Une densité légère quand la lumière du ciel perce parfois la jungle.

Deuxième version — publiée

Ébahie par la profusion qui explose à sa vue, Esperanza perçoit d’abord le bois brut puis les taches de couleurs en commençant par le vert rejoint aussitôt par le noir. Ses yeux s’habituent et découvrent le bleu et le blanc. Le soleil inonde la pièce de sa lumière d’octobre et elle repère l’ocre. Restée seule au milieu de la pièce, elle s’imprègne en silence ayant oublié Rosalie qui appuyée contre la porte l’observe découvrir son travail.
Des panneaux de bois naturel tapissent l’ensemble des murs. Des tasseaux et planches de contre-plaqués clairs recouvrent toutes les cloisons, entourent les fenêtres et les portes. Ces plaques mélangent des essences différentes : bouleau et peuplier. Superposées par endroit, déchirées à d’autres elles laissent apparaître fibres et épaisseurs. Des trouées aux formes variées, irrégulières révèlent le mur blanc présent à l’arrière.
Cette boiserie foisonnante ouvre à quelque chose qui est à la fois dehors et dedans. Les parois émergent à quelques endroits à travers cet assemblage sur lequel sont apposées les couleurs. Un pinceau trempé dans de la peinture noire a formé d’un jet : troncs, branches, feuillages et figures abstraites hachurées ou remplies à grands traits. Le grouillement de la vie animale et végétale semble présent.
L’ensemble laisse entrevoir le bois brut. La matière réelle sublimée. Le vert cru à l’intérieur des feuilles renforce l’aspect végétal. Quelques traits ocre ou bruns dirigent les troncs. Les taches blanches des trouées impriment une légèreté et un rythme à l’ensemble. Les hachis noirs arrêtent l’œil et développent l’aspect touffu. Des aplats bleu pâle, ce bleu si singulier, spécifique à Rosalie, car traversé de blanc dans la matière, donnent un air printanier, guilleret à la pièce.
Esperanza se sent en terrain connu et s’étonne : Même si cela peut y ressembler, ce n’est pas l’intérieur des cabanes de mon enfance, c’est autre chose.
Elle ferme les yeux, les ouvre rapidement, respire et retrouve la sensation de la densité légère qui flotte dans l’air quand la lumière du ciel perce la jungle. C’était, il y a quelques années, lors d’un voyage où elle a découvert l’Amazonie.

Et vous, laquelle auriez-vous choisie ?

Voilà.

Vous venez de vous retrouver devant le choix que j’ai dû faire en écrivant Libérer les Secrets.

Laquelle auriez-vous publiée ?

Carla et moi avions gardé une préférence pour la première. Nous la trouvions plus poétique.

La seconde est pourtant celle que j’ai retenue. Esperanza y entre davantage dans la scène. Nous découvrons progressivement l’œuvre avec elle et Rosalie l’observe découvrir son travail.

Avec le recul, je crois que la réécriture m’a appris quelque chose : retravailler un texte ne consiste pas toujours à remplacer une mauvaise version par une meilleure.

Parfois, on gagne quelque chose. Et on en perd une autre.

Je serais curieuse de savoir laquelle vous auriez choisie à ma place — et pourquoi.

De roman en roman

Le travail de Carla a ensuite accompagné Rosalie dans Laisser Entrer la Vie.

Dans La Vie en filigrane, pour la première fois, je ne décris aucune de ses œuvres. Rosalie est toujours présente, mais autrement. Dans ce roman, elle contribue surtout à mettre en lumière Victor.

Ce n’était plus son histoire.

Et aujourd’hui, c’est Carla qui revient.

Siempre volver : toujours revenir

Du 1er octobre au 1er novembre 2026, Carla Querejeta Roca présente l’exposition Siempre volver à Alma Art Gallery, 28 rue Michel Ange à Casablanca.

Le vernissage aura lieu le 1er octobre à 19 heures, en présence de l’artiste.

Siempre volver. Toujours revenir.

Ce titre me fait sourire.

Je vais partir à Casablanca pour découvrir cette nouvelle exposition et retrouver Carla, huit ans après cette première rencontre qui a fait entrer son travail dans mes romans.

Quelques années plus tard, elle m’avait écrit à propos de ce jour-là :

« Ton sourire émerveillé au milieu de ceux qui me regardaient m’a fait croire en moi ce jour-là. »

Je ne savais pas, ce soir-là, que nous étions deux à recevoir quelque chose.