De la recherche au roman
L’écriture de Laisser Entrer la Vie m’a occupée pendant dix-huit mois.
En commençant ce quatrième roman, je m’étais fixé plusieurs contraintes. Il devait pouvoir être lu sans connaître mes livres précédents, tout en permettant aux lecteurs de Libérer les Secrets de retrouver Rosalie et de découvrir ce qu’elle était devenue. Je voulais rester fidèle aux thèmes qui traversent mes romans : les femmes qui cherchent leur place, les chemins de résilience, l’art et ce qui permet de se remettre en mouvement.
Mais pour accompagner Hélène et Rosalie entre 1958 et 1969, il fallait aussi retrouver le monde dans lequel elles allaient vivre.
Et ce monde, je devais en partie le construire. C’est dans les coulisses de cette construction que mes recherhces ont pris toute leur place.
Retrouver une époque avant d’y faire entrer mes personnages
Mes recherches m’ont d’abord conduite au Canada, à l’Exposition universelle de Montréal de 1967.
Rosalie entre dans la vie professionnelle et part à Montréal dans le cadre de son premier emploi. Je voulais comprendre ce qu’une jeune Française pouvait découvrir en arrivant à Expo 67 : une ville en pleine effervescence, des pavillons venus du monde entier, de nouvelles technologies, une architecture audacieuse, des créations artistiques très éloignées de ce qu’elle connaissait.
J’ai recherché l’aéroport de Dorval, Place Ville Marie, le pavillon français, son architecture et ses différents espaces, jusqu’au spectacle de son et lumière créé par Iannis Xenakis.
Dans une lettre à Hélène, Rosalie écrit qu’elle a l’impression d’avoir « changé de planète ». Plus tard, elle parcourt le site dès qu’elle en a l’occasion, curieuse de ce monde qui s’ouvre devant elle.
Pour Hélène, j’ai dû explorer un tout autre environnement : l’université de Nanterre.
Lorsqu’elle y arrive, le campus est encore en plein chantier. J’ai cherché à retrouver ce qu’elle pouvait voir et l’atmosphère de cette université nouvelle, avant qu’elle ne devienne, quelques mois plus tard, l’un des lieux emblématiques des événements de 1968.
Je ne voulais pas raconter l’Histoire. Je voulais savoir où mes personnages posaient les pieds.
Le Mexique, de l’enfermement à l’ouverture
Lorsque Hélène arrive au Mexique, elle ne l’a pas véritablement choisi.
Encore prisonnière, d’une certaine façon, de ses parents, elle vit douloureusement sa déception de ne pas pouvoir rentrer en France. Elle se retrouve dans un pays qu’elle ne connaît pas alors qu’elle voudrait être ailleurs.
C’est pourtant ce pays qui va peu à peu la ramener vers la vie.
Ses promenades dans Mexico l’ouvrent progressivement à ce qui l’entoure. Elle observe, découvre, s’éloigne de l’univers familial. La ville devient un espace dans lequel sa curiosité peut renaître.
Pour écrire ces scènes, j’avais besoin de pouvoir visualiser son environnement. Une photographie datant de 1966 m’a beaucoup aidée. Elle représentait une maison d’un quartier résidentiel où avait vécu la famille d’un membre de l’ambassade à cette époque. À partir d’une photographie, de quelques détails et d’autres recherches, un décor peut commencer à prendre corps.
J’ai souvent besoin de voir les lieux avant de pouvoir y laisser mes personnages vivre.
Une exposition à l’origine d’une rencontre
L’exposition Frida Kahlo, au-delà des apparences, présentée au Palais Galliera de septembre 2022 à mars 2023, m’a permis de découvrir une certaine intimité de Frida Kahlo. Au-delà de l’artiste et de ses œuvres, les objets personnels, les vêtements, les photographies et les correspondances présentés dans l’exposition donnaient accès à quelque chose de plus intime.
Grâce à cette découverte, j’ai pu imaginer une amitié entre Frida Kahlo et Renata, la mère d’Itzel, femme de ménage chez Claude.
Claude entre plus tard dans la vie d’Hélène. C’est grâce à lui qu’elle va découvrir Frida Kahlo, mais aussi cette famille mexicaine qui l’a accueilli tel qu’il est.
Cette famille, plus simple, plus directe, d’une culture différente de celle dans laquelle Hélène a grandi, lui fait découvrir une autre manière d’être ensemble. Au contact de Renata, d’Itzel et de leurs proches, elle trouve peu à peu un espace dans lequel elle peut être elle-même.
Cette ouverture participe à son évolution. Hélène ne se contente plus de subir les décisions prises pour elle : elle commence à s’approprier sa vie de jeune femme.
L’art, les lieux et les rencontres se rejoignent alors. Mes recherches ne servaient plus seulement à reconstituer le Mexique de la fin des années soixante : elles m’aidaient à comprendre comment Hélène pouvait, elle aussi, laisser entrer la vie en apprenant à regarder le monde autrement.
Une découverte inattendue : Tlatelolco
En travaillant sur l’année 1968 au Mexique, je me suis naturellement intéressée aux Jeux olympiques qui devaient se dérouler à Mexico en octobre.
La ville tout entière se préparait à les accueillir. Les constructions et les aménagements étaient nombreux, les Jeux occupaient les esprits.
C’est au cours de ces recherches que j’ai découvert les événements de Tlatelolco.
Le 2 octobre 1968, quelques jours avant l’ouverture des Jeux, une manifestation étudiante sur la place des Trois Cultures fut violemment réprimée.
Je ne connaissais pas cet épisode de l’histoire mexicaine.
À partir du moment où je l’ai découvert, je ne pouvais plus faire vivre Hélène à Mexico en octobre 1968 comme si rien ne s’était passé. L’Histoire venait de s’inviter dans mon histoire.
Tlatelolco a donc trouvé sa place dans le roman. Quelques jours plus tard, Hélène et Claude assistent à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. Autour d’eux, la fête peut commencer, mais eux ne peuvent oublier ce qui vient de se produire.
C’est l’un de ces moments particuliers de l’écriture où une recherche effectuée pour comprendre une époque finit par modifier le chemin que l’on avait imaginé.
C’est aussi ce qui rend ces recherches si passionnantes pour moi. Je pars à la recherche d’une information, d’un lieu ou d’une époque sans toujours savoir ce que je vais découvrir. Et j’aime ce moment où mes personnages s’emparent à leur tour de mes découvertes, où ce que j’ai appris vient infléchir leur histoire, parfois d’une manière que je n’avais pas prévue.
Se documenter, puis oublier ses recherches
Toutes mes recherches n’apparaissent évidemment pas dans le roman.
Certaines ont donné naissance à une scène. D’autres à quelques lignes, parfois à un simple détail que le lecteur ne remarquera peut-être pas. Elles m’ont surtout permis de me sentir suffisamment proche d’une époque et d’un lieu pour y faire évoluer mes personnages.
Puis arrive le moment où il faut refermer les livres, quitter les photographies et les documents.
Car mon objectif n’est pas que le lecteur voie mes recherches.
C’est qu’il puisse suivre Hélène et Rosalie, entrer dans leur époque et leurs vies sans se demander si le décor qui les entoure est vrai.
Peu à peu, la documentation cesse alors d’être de la documentation. Elle devient le monde de mes personnages.
Et lorsque le roman est entre les mains des lecteurs, j’aime imaginer que tout ce travail s’efface. Qu’il ne reste plus que Rosalie à Montréal, Hélène dans les rues de Mexico, leurs découvertes, leurs rencontres et leurs émotions.
Peut-être est-ce aussi cela, la magie d’un roman : entrer dans un monde que l’on sait inventé et, le temps de quelques pages, croire qu’il existe vraiment.
Découvrir Laisser Entrer la Vie
